Originaires du nord du Comté de Bourgogne, les Sires de Neufchâtel, issus de l’ancienne Maison de Dramelay, menaient depuis le XIIème siècle une fort habile politique administrative, économique et matrimoniale; politique qui les fait posséder au XVème siècle plus de trois cent fiefs et plus de cinquante « châteaux fort à pont levis » ainsi qu’ils le disaient. Contrôlant la porte de Bourgogne face à l’Alsace, à l’évêché de Bâle et à la Lorraine, ils jalonnent désormais par Fontenoy le Château, Châtel et Chaligny la route qui, par l’évêché de Metz, conduit vers le Luxembourg et les pays d’En Haut ( ou de par Deça). Leurs relations avec la Lorraine du duc Charles II sont bonnes, mais elles vont se détériorer plus tard tant par l’arrivée dans la région de René d’Anjou, beau frère de Charles VII, que par l’affaire d’Epinal, embrouillée par la duplicité de Louis XI.
Après la mort de Thiébaut VII, sa veuve, Alix de Joinville-Vaudémont administre avec compétence et finesse ses seigneuries. Son fils Thiébaut VIII qui se qualifiera toujours « seigneur de Neufchâtel et de Chastel sur Mezelle » connaît aussi une brillante destinée. Epoux d’Agnès de Montfaucon-Montbéliard, puis de Guillemette de Vienne, il est par l’étendue de ses possessions l’un des plus importants seigneurs de son temps. Grand Maître de France sous les roi Charles VI, lieutenant général du duc dans les deux Bourgognes, chevalier de la Toison d’Or, il est associé aux grands évènements de son temps. Capitaine énergique, bon négociateur, il est aussi un remarquable administrateur, favorisant le commerce et l’industrie, créant des foires et des marchés. En 1431, lors de la guerre de succession de Lorraine entre René d’Anjou, Roi de Sicile, époux d’Isabelle de Lorraine, et, Antoine de Lorraine Vaudémont, le plus proche parent par les mâles, ils s’abstient, malgré sa parenté avec son cousin Antoine, de prendre part à la querelle et à la bataille de Bulgnéville. Au contraire, il participe à plusieurs tentatives de conciliation et sa réputation est telle qu’il est choisi le 7 février 1437 comme l’arbitre des difficultés d’exécution du traité de paix entre les ducs de Lorraine et de Bourgogne.
Il construit une belle résidence à Dijon, encore présente aujourd’hui rue Jean Jacques Rousseau et identifiée récemment grâce aux Archives. Il érige aussi à Châtel un splendide hôtel dans le château. Celui-ci prend alors une extension considérable en englobant, et au-delà, la totalité du village primitif. Des remparts jusqu’à quatre mètres d’épaisseur, des tours 14 à 18 mètres de diamètre sont la réponse à la nouvelle arme de son temps, l’artillerie à boulets de pierre. Mais très au fait de l’évolution de l’armement, il lance dès 1443 un nouveau programme avec la construction d’une seconde porterie, dotée d’un boulevard et d’une seconde enceinte en défilement du plateau pour faire face à la toute récente artillerie à boulets métalliques. Cette œuvre gigantesque sera poursuivie par son fils Thiébaut IX avec une science remarquable du flanquement et du croisement des tirs. 1.4 kilomètres de remparts superposés, vingt tours, des fossés doubles, d’une largeur totale de 57 mètres feront du château fort de Châtel l’un des plus grands et plus redoutables de son temps.
Dès juillet 1447 (Il mourra en 1459), Thiébaut 8 prépare sa succession et fait donation de l’ensemble de ses seigneuries lorraines et de la majorité des seigneuries comtoises à son fils aîné Thiébaut IX, époux de Bonne de Châteauvillain, déjà doté de la seigneurie de Blâmont. Celui-ci est un chef de guerre redoutable, déjà maréchal de Bourgogne à 26 ans, un habile diplomate et un bon administrateur, mais ambitieux et de caractère très affirmé. Membre du Grand Conseil, de ceux des Finances et de la Guerre, il sera associé aux grands événements de son temps, négociant avec l’Empire, les rois de France et les Cantons Suisses. C’est aussi le pourchasseur des Routiers et des Ecorcheurs, le vainqueur des villes de Flandre, de Dînant et de Liège.
1448 marque une étape importante, car conscient de l’affaiblissement du pouvoir ducal lorrain, Thiébaut IX refuse l’hommage et ferme la ville aux officiers du roi René. Bien plus, il étend encore son influence en faisant accéder son fils Antoine au siège épiscopal de Toul, puis sa fille Catherine à la tête de la puissante abbaye de Remiremont. La duplicité du roi de France Louis 11 envenime encore plus les relations. Quelques années auparavant, fin août 1456, Louis XI encore dauphin, craignant la colère de son père, avait fui du Dauphiné et s’était réfugié dans la Jura. « Tremblant comme une souris dans son trou » disent les chroniqueurs, il n’avait eu confiance que dans le seul maréchal pour le conduire à la cour de Bourgogne à Bruxelles, en passant par Châtel où il avait une réception grandiose. Ayant gardé une haute idée des mérites de Thiébaut, Louis XI lui avait confié des missions auprès des Sforza et des seigneurs d’Allemagne. Pour l’en récompenser et faisant suite à sa demande, il lui fait don le 2 juin 1463 de la ville d’Epinal. Mais les habitants, satisfaits de vivre sous une autorité bien lointaine, refusent de passer sous celle si proche et affirmée du maréchal et ils font appel au duc Jean 2 de Lorraine. Le Roi, bien embarrassé et qui avait la haine de la Maison d’Anjou plus que de tout autre, consent de céder la ville au Duc Jean II, tout réjoui de créer le désordre en lorraine.
Le maréchal, exaspéré, essaie de prendre Epinal, mais il est rappelé en Flandre. Il confie alors à son fils Henri la mission de mener une âpre guerre de cinq ans au cours de laquelle les Lorrains assiègent en vain Châtel en novembre 1468 et au printemps 1471 pendant trois mois. Le duc de Bourgogne avait tenté en vain de s’interposer, le décès du maréchal en décembre 1469 n’avait pas, non plus mis fin au conflit qui perdure. Mais le passé d’alliance des ducs Nicolas de Lorraine et Charles de Bourgogne en mai 1472 facilite les négociations entre les deux parties, lassés d’une guerre sans issue que conclut le traité de paix du 8 décembre de la même année.
Henry de Neufchâtel, l’un des meilleurs chefs militaires du duc Charles, est de toutes ses guerres en Suisse et en Lorraine. Fait prisonnier à la bataille de Nancy, il subit une longue captivité de près de trois ans. Accablé d’une lourde rançon, il est contraint de passer au service des rois de France, dont il est un serviteur éminent jusqu’à sa mort en 1504. Son frère Claude, gouverneur très aimé du duché de Luxembourg, est le plus fidèle soutien de Marie de Bourgogne et de son époux Maximilien d’Autriche, puis de leur fils l’archiduc Philippe le Beau. Son hôtel abrite aujourd’hui le ministère de l’Etat à Luxembourg.
De la descendance des douze enfants de Thiébaut IX, il ne restait que les filles alors que son testament anticipé d’octobre 1463 avait exclu la descendance féminine de ses fils, leur subsistant « pour l’honneur du nom de Neufchâtel » la branche cadette des Neufchâtel Montaigu. Mais ceux-ci étaient passés au service du roi de France, aussi le dernier fils du maréchal, Guillaume, très attaché à la cause bourguignonne, n’hésite pas à entrer en contradiction avec cette clause et à favoriser sa nièce Elisabeth, fille de son frère Claude. Celle-ci venait d’épouser en mai 1505, Félix, comte de Werdenberg, cousin de l’Empereur Maximilien et l’un des chefs de ses armées. Protégée par Charles Quint, Elisabeth ne connaît aucune contestation d’héritage pour la seigneurie de Châtel jusqu’à sa mort en novembre 1533. Mais sans enfant de ses deux mariages (veuve en 1530, elle s’était unie en mai 1533 à Dietrich, comte de Manderscheid), elle adopte deux de ses neveux luxembourgeois. L’un d’eux Salentin d’Isenburg va subir les chicanes juridiques de dix années de procès avec les cousins lorrains et comtois d’Elisabeth qui s’estiment lésés. Il est piquant de constater que ce procès ne profitera qu’à l’astucieux duc Antoine de Lorraine qui met enfin la main sur Châtel en février 1544 par un échange avec les seigneuries de Vaudrevange et de Belrain, aujourd’hui en Sarre.